Où en sommes-nous vraiment de la neurodivergence en 2026 ?

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Je suis tombée récemment sur un article affirmant que 15 à 20 % de la population serait concernée par la neuroatypie.

Mon premier réflexe a été de tiquer.

15 à 20 % ? Vraiment ? Jusqu’à une personne sur cinq ?

Mauvaise nouvelle pour mon sourcil sceptique, le chiffre n’est pas sorti de nulle part. Mais bonne nouvelle pour le même sourcil, il mérite quand même quelques explications.

Parce qu’en matière de neurodivergence, les statistiques ont une fâcheuse tendance à donner l’impression qu’on parle tous de la même chose alors que, parfois, pas du tout.

1 personne sur 6 est neuroatypique
1 personne sur 6 est neuroatypique

Le fameux « 15 à 20 % » vient bien de quelque part

Ce chiffre circule depuis plusieurs années et il est notamment associé aux travaux de la psychologue Nancy Doyle sur la neurodiversité. Elle a elle-même expliqué avoir estimé que 15 à 20 % de la population présentait une ou plusieurs formes de neurodivergence, en croisant les études de prévalence, les chevauchements entre différents troubles et le sous-diagnostic. Ce n’est donc pas le résultat d’un immense recensement où l’on aurait demandé à huit milliards d’humains de cocher une case « cerveau atypique ». C’est une estimation. Forbes

Et ce chiffre continue d’être utilisé dans la littérature en 2026. Une publication du Journal of Clinical Nursing parue cette année reprend encore cette estimation de 15 à 20 % de la population. Wiley Online Library

Cela change quand même légèrement la façon de le lire.

Dire « 20 % de la population est neurodivergente » donne l’impression d’un chiffre mesuré au millimètre près. Dire « les données actuellement disponibles permettent d’estimer que la proportion pourrait se situer autour de 15 à 20 % » est beaucoup plus proche de la réalité.

Et surtout, tout dépend de ce qu’on met dans le mot neurodivergent.

Parce que neurodivergence et TND, ce n’est pas exactement la même chose

Le terme « neurodivergence » n’est pas un diagnostic médical. Il désigne une différence de fonctionnement neurologique par rapport au fonctionnement considéré comme majoritaire ou typique.

Selon les personnes, les chercheurs ou les organisations qui l’utilisent, on peut y inclure l’autisme, le TDAH, la dyslexie, la dyscalculie, la dyspraxie, le syndrome de Tourette et d’autres profils. Certaines définitions vont encore plus loin.

Les troubles du neurodéveloppement, les fameux TND, ont en revanche une définition médicale beaucoup plus encadrée.

En septembre 2026, l’Assurance Maladie indique que les évaluations internationales estiment que près d’une personne sur six présente un trouble du neurodéveloppement. Une personne sur six, cela représente environ 16,7 % de la population. Ameli

Le gouvernement français utilise lui aussi le chiffre d’une personne sur six dans sa stratégie nationale consacrée à l’autisme, aux Dys, au TDAH et au trouble du développement intellectuel. Le chiffre était toujours repris dans ses informations mises à jour en 2026. Ministère des Personnes Handicapées

Forcément, lorsqu’on voit 15 à 20 % de neurodivergents d’un côté et 16,7 % de personnes présentant un TND de l’autre, on se dit qu’on ne doit pas être très loin de la vérité.

Mais il faut résister à cette envie très tentante de sortir la calculatrice.

Parce que si on additionne tout, on fabrique rapidement n’importe quoi

Prenons les estimations actuellement retenues en France.

  • L’autisme concernerait environ 1 à 2 % de la population.
  • Les troubles Dys environ 8 %.
  • Le TDAH environ 6 % des enfants et 3 % des adultes.
  • Le trouble du développement intellectuel environ 1 %. Ministère des Personnes Handicapées

On pourrait commencer à faire 8 + 6 + 2 + 1 et annoncer fièrement qu’on a trouvé la réponse.

Sauf que ça ne fonctionne absolument pas comme ça.

Une même personne peut être dyslexique et TDAH. Une autre autiste et TDAH. Une troisième peut cumuler plusieurs troubles Dys. Certaines personnes remplissent joyeusement plusieurs colonnes du tableau Excel, ce qui est assez pratique pour détruire toute tentative d’addition simple.

Et ce chevauchement n’a rien d’anecdotique.

La stratégie nationale française indique que plus de 50 % des personnes présentant un trouble du neurodéveloppement en présentent également un second. Ministère des Personnes Handicapées

Autrement dit, lorsque quelqu’un annonce « 8 % de Dys + 6 % de TDAH + 2 % d’autistes = 16 % », on peut tranquillement éloigner sa calculatrice.

C’est notamment pour cela que connaître le nombre exact de personnes neurodivergentes est si compliqué.

Le TDAH adulte tourne bien autour de 3 %

Pour le TDAH, les données récentes sont plutôt cohérentes avec le chiffre français.

Une vaste synthèse internationale ayant regroupé cinq revues systématiques, 57 études distinctes et plus de 21 millions d’adultes, estime la prévalence mondiale du TDAH chez l’adulte à 3,1 %. PubMed

Donc environ trois adultes sur cent, ce qui est déjà beaucoup.

Dans une entreprise de 100 personnes, statistiquement, plusieurs salariés peuvent être concernés. Dans une salle de spectacle de 1 000 personnes, on ne parle plus d’une poignée de gens perdus au fond derrière un poteau.

Et pourtant, lorsqu’on écoute certaines conversations, on pourrait croire que le TDAH adulte est un phénomène inventé par TikTok aux alentours de 2021.

Les chercheurs se sont justement posé la question.

Une revue systématique publiée en 2025 a examiné les études réalisées depuis 2020 pour chercher une éventuelle augmentation de la prévalence réelle du TDAH. Sa conclusion est beaucoup moins spectaculaire que certains titres de presse : les meilleures données disponibles ne montrent pas d’augmentation significative de la prévalence du TDAH depuis 2020. DOI

Il y a davantage de demandes d’évaluation. Davantage de personnes en parlent. Davantage d’adultes arrivent dans les cabinets avec la question qu’ils ne s’étaient jamais posée vingt ans auparavant.

Cela ne signifie pas automatiquement qu’il y a davantage de cerveaux TDAH qui apparaissent. Cela peut aussi signifier que nous sommes devenus meilleurs pour les repérer.

Et l’autisme ? Là, les chiffres donnent presque le vertige

En France, les estimations officielles se situent actuellement autour de 1 à 2 % de la population. Ministère des Personnes Handicapées

À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la Santé estime qu’environ une personne sur 127 était autiste en 2021, soit un peu moins de 0,8 %. L’OMS précise elle-même que cette moyenne cache d’énormes différences selon les études et que la prévalence reste mal connue dans de nombreux pays. Organisation mondiale de la santé

Et puis il y a les États-Unis.

Les dernières données du CDC ont fait beaucoup parler d’elles : parmi les enfants de 8 ans suivis dans son réseau de surveillance en 2022, un enfant sur 31 avait été identifié comme autiste, soit 3,2 %. CDC

Si vous venez de passer mentalement de « une personne sur 127 » à « un enfant sur 31 » en vous demandant ce qui se passe, c’est normal.

Mais ces chiffres ne mesurent pas exactement la même population, ni de la même manière.

Le chiffre américain concerne des enfants de huit ans vivant dans 16 communautés surveillées par le CDC. Il ne signifie pas que 3,2 % de l’ensemble de la population mondiale est autiste, ni même qu’il constitue une mesure parfaite de tous les enfants américains.

Et il y a quelque chose d’encore plus instructif dans ces données puisque selon les zones américaines étudiées, la prévalence allait d’environ 1 enfant sur 103 à 1 enfant sur 19.

Même pays. Même année. Même réseau de surveillance. Un écart énorme.

Le CDC explique que les différences dans les pratiques d’évaluation et d’identification participent probablement à ces variations. CDC

Voilà pourquoi comparer deux pourcentages sans regarder comment ils ont été obtenus peut rapidement devenir un sport dangereux.

« Il y en avait moins avant »

C’est probablement la phrase qui revient le plus souvent dès qu’on parle de ces chiffres.

Et elle contient un piège. Il est vrai que le nombre de diagnostics et d’identifications a augmenté.

Pour l’autisme, les données du réseau américain du CDC sont assez impressionnantes. On est passé d’environ 1 enfant sur 150 en 2000 à 1 sur 31 dans les données de 2022. CDC

Mais « davantage de personnes identifiées » ne veut pas automatiquement dire « davantage de personnes existent ».

Entre-temps, les critères diagnostiques ont évolué, les professionnels connaissent mieux les différents profils, les familles connaissent davantage les signes, les systèmes de surveillance ont changé et des personnes qui auraient autrefois traversé leur vie sans jamais entendre parler d’autisme ou de TDAH commencent à obtenir une explication.

Et surtout, nous regardons enfin les adultes.

Pendant très longtemps, lorsqu’on parlait de TDAH ou d’autisme, on imaginait essentiellement des enfants. Souvent des garçons. Et souvent des garçons correspondant assez précisément à l’image que les professionnels avaient apprise.

Les autres grandissaient quand même. Ils ne disparaissaient pas magiquement le jour de leurs dix-huit ans.

Ils devenaient simplement des adultes qui ne comprenaient pas pourquoi certaines choses semblaient demander trois fois plus d’énergie qu’aux autres, pourquoi ils avaient construit toute leur vie autour de stratégies de compensation ou pourquoi ils finissaient régulièrement épuisés à force de fonctionner comme on leur demandait de fonctionner.

Aujourd’hui, lorsqu’une personne reçoit un diagnostic à 38, 45 ou 52 ans, elle n’est pas devenue neurodivergente le matin où le médecin lui a remis son compte rendu.

Elle l’était déjà la veille et trente ans auparavant aussi.

Alors, combien sommes-nous vraiment fin 2026 ?

La réponse la plus sérieuse est probablement moins satisfaisante qu’un joli chiffre avec deux décimales.

On ne le sait pas exactement.

En revanche, nous avons maintenant suffisamment de données pour savoir que nous parlons d’une part importante de la population.

En France, l’estimation officielle d’une personne sur six concernée par un trouble du neurodéveloppement est désormais clairement installée. Ameli

Le fameux 15 à 20 % de personnes neurodivergentes reste une estimation, pas un recensement, mais il devient beaucoup moins surprenant lorsqu’on regarde ensemble les prévalences du TDAH, de l’autisme, des troubles Dys et des autres profils, tout en tenant compte de leurs énormes chevauchements.

Ce qui a surtout changé ces dernières années, ce n’est peut-être pas le nombre de personnes neurodivergentes mais leur visibilité.

Nous disposons de davantage d’études. Les adultes parlent. Les personnes diagnostiquées tardivement racontent leur parcours. Les femmes longtemps passées sous les radars prennent la parole. Les chercheurs s’intéressent davantage aux associations entre plusieurs TND. Et surtout, nous commençons à comprendre qu’un autiste peut aussi avoir un TDAH, qu’une personne TDAH peut être dyslexique, et que la réalité humaine se fiche assez royalement des petites cases bien rangées dans lesquelles nous essayons de la faire entrer.

Alors, 15 à 20 % ?

Je ne l’écrirais pas comme une vérité mathématique mais je ne lèverais plus les yeux au ciel en voyant passer le chiffre. Puis finalement, la statistique qui me paraît la plus intéressante n’est peut-être même pas celle-là.

C’est cette personne sur six.

Parce qu’une personne sur six, ce n’est plus une petite minorité théorique dont on peut considérer les besoins comme des exceptions.

C’est un enfant dans beaucoup de classes. Plusieurs personnes dans une entreprise. Des membres de nos familles, des amis, des collègues, des voisins. Et probablement beaucoup de personnes qui, en cette fin de 2026, ne savent toujours pas qu’elles sont concernées.

Ce qui laisse encore pas mal de statistiques à découvrir.