Non, ce ne sont pas deux mots pour dire la même chose
Dans mon dernier article consacré aux statistiques de la neurodivergence, deux chiffres se sont retrouvés presque côte à côte.
D’un côté, cette estimation souvent reprise selon laquelle 15 à 20 % de la population serait neurodivergente. De l’autre, le chiffre utilisé en France selon lequel une personne sur six serait concernée par un trouble du neurodéveloppement, soit environ 16,7 %. Ministère des Personnes Handicapées
Forcément, quand deux chiffres se ressemblent à ce point, la conclusion paraît assez évidente. Neurodivergence serait simplement une façon plus moderne, plus positive et peut-être moins médicale de dire TND.
Sauf que non.
Et plus je creuse le sujet, plus je me rends compte que cette confusion est partout. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les entreprises, parfois même dans des documents censés expliquer la neurodiversité.
Alors avant que "neurodivergent", "neurodiverse", "neuroatypique" et "TND" finissent dans le même grand sac avec une étiquette collée dessus au hasard, il est peut-être temps de remettre un peu d’ordre dans notre vocabulaire.
Un TND appartient bien au vocabulaire médical
Commençons par le plus simple.
TND signifie trouble du neurodéveloppement.
Le neurodéveloppement correspond à la mise en place et à l’évolution, dès les premières étapes de la vie, des systèmes cérébraux impliqués notamment dans le langage, les apprentissages, l’attention, la motricité, la communication ou encore les interactions sociales. Ministère des Personnes Handicapées
Les TND constituent donc une famille de troubles définis médicalement, avec des critères diagnostiques.
En France, la stratégie nationale 2023-2027 consacrée aux TND met particulièrement en avant l’autisme, les troubles Dys, le TDAH et le trouble du développement intellectuel.
Quand une personne reçoit un diagnostic de TDAH, d’autisme ou de dyslexie, il existe donc derrière ce diagnostic des critères, des classifications, des évaluations cliniques et tout un cadre médical.
Personne ne se réunit autour d’une table pour décider au feeling que "oui, celui-là a quand même l’air un peu TDAH sur les bords".
Enfin... normalement 😅
En revanche, personne ne peut être diagnostiqué
"neurodivergent"
C’est probablement la distinction la plus importante.
La neurodivergence n’est pas un diagnostic.
Il n’existe aucun "trouble de la neurodivergence". Il n’existe pas de grille diagnostique permettant à un psychiatre, un neurologue ou un neuropsychologue de conclure officiellement que vous remplissez 7 critères sur 10 de neurodivergence.
Le rapport final du panel académique britannique sur la neurodiversité, publié en octobre 2026, le formule très clairement. Il n’existe actuellement aucune définition nationale ou internationale officiellement acceptée de la neurodivergence, et le terme n’appartient pas aux classifications diagnostiques. GOV.UK
Cela ne veut pas dire que le mot est fantaisiste ou qu’il ne veut rien dire, c'est simplement qu’il ne vient pas du même endroit.
- Le TND appartient au langage clinique.
- La neurodivergence appartient d’abord à une façon de penser la diversité des fonctionnements humains.
Et ce n’est pas du tout la même chose.
À l’origine, la neurodiversité ne cherchait pas à créer un nouveau diagnostic
L’histoire du mot est d’ailleurs intéressante.
Pendant longtemps, on a attribué la création du concept de neurodiversité à la sociologue australienne Judy Singer, à la fin des années 1990. Les recherches historiques les plus récentes montrent cependant que les idées et même le vocabulaire autour de la "diversité neurologique" circulaient déjà dans les communautés concernées et que le concept s’est construit collectivement. DOI
Le terme neurodivergent, lui, est attribué à l’activiste autiste Kassiane Asasumasu, qui l’a développé dans les communautés en ligne au début des années 2000. Son idée était volontairement large. Être neurodivergent signifiait, en substance, avoir un fonctionnement neurologique qui diverge de ce qui est considéré comme typique. PubMed Central (PMC)
Et c’est là que la différence avec les TND devient beaucoup plus évidente, parce qu'il ne s’agissait pas de créer une nouvelle case dans un manuel médical mais justement de disposer d’un mot permettant de parler collectivement de personnes dont le fonctionnement neurologique s’écarte de la norme dominante, sans devoir forcément les enfermer dans une seule catégorie diagnostique.
Neurodiversité et neurodivergence ne veulent même pas dire la même chose
La neurodiversité, ce n’est pas "l’ensemble des personnes neurodivergentes".
Elle désigne la variété des fonctionnements neurologiques au sein de l’humanité. Le rapport britannique de 2026 la définit comme la variation naturelle dans la manière dont les personnes pensent, bougent, communiquent et traitent l’information. GOV.UK
Autrement dit, tout le monde fait partie de la neurodiversité.
- Les personnes autistes en font partie.
- Les personnes TDAH en font partie.
- Les personnes dyslexiques en font partie.
- Et les personnes neurotypiques aussi.
C’est exactement comme la biodiversité. On ne dirait pas qu’un animal particulier "est biodivers". La biodiversité existe parce qu’il y a plusieurs espèces, plusieurs formes de vie et de nombreuses variations entre elles.
Pour la neurodiversité, c’est la même logique.
Dans l’usage le plus précis, une population est neurodiverse et une personne peut être neurodivergente.
Donc "nous vivons dans une société neurodiverse" fonctionne parfaitement.
"Je suis neurodivergente" aussi.
"Je suis neurodiverse", en revanche, mélange un peu les deux notions.
Je sais. Encore un mot à surveiller. Comme si nos cerveaux n’avaient pas déjà suffisamment de choses à faire.
Alors, les personnes avec un TND sont-elles neurodivergentes ?
Dans l’usage actuel, oui, généralement.
Autisme, TDAH, dyslexie, dyscalculie, dyspraxie et autres différences neurodéveloppementales sont couramment comprises dans le grand ensemble de la neurodivergence. Les publications scientifiques utilisant le paradigme de la neurodiversité les incluent régulièrement. PubMed Central (PMC)
On pourrait donc imaginer un grand cercle appelé neurodivergence, dans lequel on trouve notamment les personnes présentant un TND.
Mais ce qui complique tout, c’est que les limites du grand cercle ne sont pas officielles.
Et suivant la personne à qui vous posez la question, elles peuvent être beaucoup plus larges.
Parce que la neurodivergence peut aller au-delà des TND
C’est précisément ici que "neurodivergence = TND" ne tient plus.
Un TND, par définition, concerne le neurodéveloppement. Il apparaît au cours du développement, même si ses manifestations peuvent évidemment continuer à l’âge adulte.
La neurodivergence, elle, n’est pas obligatoirement limitée aux différences neurodéveloppementales.
Le rapport britannique de 2026 inclut par exemple explicitement dans son usage du terme certaines conditions acquises, comme les conséquences d’un traumatisme crânien. GOV.UK
Et si l’on revient à l’usage très large voulu par Kassiane Asasumasu, le parapluie pouvait aller encore beaucoup plus loin. Des textes consacrés à l’histoire du concept citent notamment l’épilepsie, certaines maladies neurologiques, le stress post-traumatique ou différentes conditions psychiatriques parmi les formes pouvant entrer dans une conception large de la neurodivergence. PubMed Central (PMC)
Cela ne veut pas dire qu’il existe aujourd’hui un consensus disant que toutes ces situations sont des neurodivergences.
Justement, le consensus n’existe pas.
Certains chercheurs et certaines communautés utilisent le terme essentiellement pour les différences neurodéveloppementales comme l’autisme, le TDAH ou les Dys. D’autres conservent une définition beaucoup plus vaste. La littérature elle-même reconnaît que le périmètre reste débattu. eLife
C’est assez important à comprendre, parce que je vois régulièrement circuler des jolies infographies intitulées "Liste des neurodivergences".
Il n’existe pas de liste officielle des neurodivergences.
Si quelqu’un vous en présente une comme définitive, demandez simplement qui l’a rendue officielle.
Cela devrait déjà occuper quelques minutes.
Et "neuroatypique" dans tout ça ?
En français, nous utilisons énormément ce mot mais là encore, ce n’est pas un diagnostic médical.
Dans l’usage courant, il sert souvent de terme parapluie pour parler des personnes dont le fonctionnement neurologique diffère de ce qui est considéré comme typique. Il se rapproche donc beaucoup de la manière dont nous utilisons aujourd’hui "neurodivergent".
Mais il ne faut pas davantage chercher une définition médicale officielle de "personne neuroatypique".
- Un médecin peut diagnostiquer un TDAH.
- Il peut diagnostiquer un trouble du spectre de l’autisme.
- Il peut diagnostiquer un trouble spécifique des apprentissages.
Mais il ne peut pas poser comme diagnostic médical "neuroatypie". Ce sont deux niveaux de langage différents que nous avons pris l’habitude de mélanger.
Peut-on se dire neurodivergent sans diagnostic ?
Voilà la question qui risque de fâcher.
Et pour y répondre correctement, il faut justement ne pas confondre les deux niveaux.
Puisque neurodivergent n’est pas un diagnostic médical, il n’est pas nécessaire d’avoir reçu un document portant la mention "diagnostic de neurodivergence". Ce document ne pourrait de toute façon pas exister sous cette forme.
Une personne peut donc utiliser le terme neurodivergent pour parler de son fonctionnement ou de son identité, notamment lorsqu’elle se reconnaît dans cette notion plus large.
En revanche, cela ne transforme pas automatiquement cette identification en diagnostic précis.
Dire "je me considère neurodivergent" n’est pas la même affirmation que dire "j’ai reçu un diagnostic de TDAH" ou "je suis diagnostiqué autiste".
On peut défendre la légitimité de l’un sans faire semblant que l’autre est devenu inutile.
Et inversement, recevoir un diagnostic de TDAH ou d’autisme n’oblige personne à adopter le mot "neurodivergent" pour parler de soi. Le terme est largement utilisé par les personnes concernées, mais tout le monde ne s’y reconnaît pas. Le rapport britannique de 2026 prend d’ailleurs soin de préciser que le terme est préféré par beaucoup de personnes ayant une expérience vécue, mais pas par toutes. GOV.UK
Cela aussi, c’est important parce qu'on peut proposer des mots aux gens, cependant on ne choisit pas leur identité à leur place.
Pourquoi est-ce que cette différence est importante ?
On pourrait se dire qu’au fond, on joue simplement avec du vocabulaire. Après tout, si tout le monde comprend à peu près ce qu’on veut dire, est-ce vraiment grave ?
Le souci apparaît dès qu’on commence à mettre des chiffres derrière les mots.
Dans mon article précédent, je parlais de ces deux estimations qui se ressemblent étonnamment. Environ 15 à 20 % de personnes neurodivergentes d’un côté et une personne sur six avec un TND de l’autre.
Si neurodivergence et TND étaient synonymes, nous pourrions mettre les deux chiffres côte à côte et considérer que l’un confirme l’autre.
Mais ce n’est pas possible.
Le chiffre concernant les TND cherche à mesurer des catégories cliniques définies. En France, les chiffres officiels distinguent notamment l’autisme, les Dys, le TDAH et le trouble du développement intellectuel, tout en rappelant que les associations entre plusieurs TND sont extrêmement fréquentes. Plus de la moitié des personnes concernées par un TND en présenteraient au moins un second. Ministère des Personnes Handicapées
Le chiffre de la neurodivergence repose, lui, sur un concept dont le périmètre varie selon les définitions utilisées.
Ce ne sont donc pas deux instruments mesurant exactement la même chose.
Ils peuvent arriver à des ordres de grandeur proches sans pour autant devenir interchangeables.
Un mot peut être utile sans être un diagnostic
Je crois que c’est finalement là que se trouve le malentendu. Nous sommes tellement habitués à parler de TDAH, d’autisme, de Dys et de neurodivergence dans les mêmes conversations que nous avons fini par considérer tous ces mots comme appartenant au même système.
Mais "neurodivergent" ne cherche pas à remplacer "autiste", "TDAH" ou "dyslexique" et il n’a pas besoin de devenir un diagnostic pour être utile.
Il permet de parler d’expériences communes qui dépassent parfois les catégories médicales. Des difficultés sensorielles, une façon différente de gérer l’attention, le rapport aux interactions sociales, aux apprentissages, à l’environnement de travail, à la fatigue provoquée par l’adaptation permanente… sans prétendre que toutes les personnes concernées fonctionnent de la même manière.
Le vocabulaire médical répond à une nécessité clinique, la neurodiversité répond à autre chose. Il permet de penser les variations neurologiques humaines autrement qu’à travers une succession de diagnostics indépendants.
Les deux approches peuvent parfaitement coexister, il faut simplement arrêter de les confondre.
Donc, pour remettre les "étiquettes" sur les bons tiroirs
Un TND est une catégorie clinique regroupant des troubles du neurodéveloppement diagnostiquables.
La neurodiversité désigne la diversité des fonctionnements neurologiques humains. Elle nous concerne donc tous.
Une personne neurodivergente présente un fonctionnement qui s’écarte de ce qui est considéré comme neurologiquement typique, mais le mot n’a pas de définition diagnostique internationale unique.
Et neurodivergence n’est donc pas synonyme de TND.
Les deux ensembles se chevauchent énormément. Autisme, TDAH et troubles Dys sont à la fois des TND et couramment considérés comme des formes de neurodivergence.
Mais suivant la définition retenue, la neurodivergence peut englober des situations qui ne sont absolument pas des troubles du neurodéveloppement.
Finalement, le plus simple serait peut-être de retenir ceci.
Le TND nous dit où se situe un diagnostic dans le vocabulaire médical. La neurodivergence nous permet de parler plus largement de la diversité des fonctionnements neurologiques humains et de ceux qui s'écartent de la norme dominante.
Les deux notions parlent parfois des mêmes personnes mais elles ne racontent simplement pas la même chose.
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Nota bene
L’absence de diagnostic formel n’implique pas que le mot « neurodivergent » désigne simplement toute personne qui se sent différente.
Le terme renvoie à une différence durable et significative du fonctionnement neurocognitif ou neurologique. Une personne peut ne pas encore disposer d’un diagnostic formel — ce qui est fréquent chez les adultes en attente d’évaluation ou passés longtemps sous les radars — mais cela ne transforme pas la neurodivergence en simple ressenti identitaire.
Se reconnaître dans des difficultés d’attention, être introverti, penser différemment de ses amis ou avoir toujours eu l’impression d’être « à part » ne suffit pas, à lui seul, à établir une neurodivergence.
Et se définir comme neurodivergent ne permet évidemment pas d’en déduire : « donc je suis TDAH », « donc je suis autiste » ou « donc je suis dyslexique ». Ces termes renvoient, eux, à des conditions précises.
Les publications qui utilisent sérieusement le terme parlent d’une différence significative du fonctionnement neurocognitif ou neurologique, et non d’une personnalité, d’une préférence ou d’un sentiment d’être différent. Une revue publiée récemment le précise même explicitement : ce sont les différences de fonctionnement cognitif ou neurologique qui distinguent la neurodivergence des traits de personnalité et des préférences.
Donc être introverti, original, hypersensible au sens courant, avoir une personnalité atypique, traverser une adolescence compliquée ou avoir l’impression de ne pas fonctionner comme les autres ne suffit pas à définir une neurodivergence.